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Ettore Sottsass

Son index pointe vers l’infini, le regard, serein, est lui aussi tourné vers les étoiles. Le portrait d’Ettore Sottsass, choisi pour ce qui aurait été, en 2017, le centenaire de sa naissance, rappelle que le grand architecte italien était toujours en partance vers l’inconnu, toujours en appétit pour les décollages. Il aimait se placer dans la nature, et sur d’autres orbites. D’où le titre de la monographie que lui consacre la Triennale de Milan (« There is a planet » 15 septembre 2017 – 11 mars 2018). Ce titre avait été choisi pour Sottsass en 1990 pour un projet non abouti avec l’éditeur allemand Wasmuth, une expo et un livre écrit par lui-même. Projet que reprend Electa qui publie en italien et en anglais à la fois ce livre et le catalogue de l’exposition. Un autre livre « Perque morte non ci separi » (Pour que la mort ne nous sépare pas), publié en avril dernier, avait écrit par Barbara Radice, la femme de Sottsass, poète/philosophe et commissaire de l’exposition. Avec les scénographes, l’ami de toujours Michele de Lucchi, et Christoph Radl, ils ont tenté de faire une synthèse des innombrables travaux de cet humaniste, trop souvent réduit à son rôle de créatif, de designer. Les morceaux choisis sur les 1200 mètres carrés de la Triennale de Milan, différent sensiblement de ceux présentés au musée Vitra à Weil am Rhin en Allemagne (« Ettore Sottsass Rebel & Poet » jusqu’au 24 septembre 2017), ou même de la sélection, très riche en meubles et en objets mais sans doute moins personnelle du Metropolitan de New York (« Ettore Sottsass Design Radical » jusqu’au 8 octobre 2017 au Met Breuer), pour ne parler que des deux plus récentes expositions. Toute cette reconnaissance, cette effervescence, soulignent qu’Ettore Sottsass est aujourd’hui solidement inscrit dans l’histoire mondiale de l’architecture et du design. Les visiteurs affluent en nombre, dans les ventes aux enchères, les prix de ses créations s’envolent, surtout depuis la dispersion par Sotheby’s à Monaco en 1991 de la magnifique collection Memphis de Karl Lagerfeld.

Il n’en a pas toujours été ainsi. En 1974, l’International Design Center de Berlin, dirigé par un très jeune commissaire suisse visionnaire, François Burkhardt, organise une exposition exigeante sur un designer très peu connu, Sottsass. Et il parvient même, grâce à François Mathey, mythique directeur du musée des Arts Décoratifs à l’époque, à la faire « itinérer » (pour employer un barbarisme actuel) jusqu’à Paris. C’est la première des expositions du maestro à avoir ainsi voyagé. Juin 1976, Sottsass, 59 ans, pratiquement à mi-vie (il mourra à 90 ans), est heureux, amoureux de Barbara Radice, rencontrée à Venise. Il se réjouit de cette installation de son travail dans un grand musée parisien et de cette escapade dans une ville qu’il aime et qu’il avait visité à 20 ans pendant l’Expo Universelle de 1937. Ils étrennent un petit hôtel qui vient d’ouvrir à Saint-Germain-des-Prés, le Lenox. Le patron soigne leur café du matin. Au musée, Burkhardt qui connait bien Ettore Sottsass, ne le présente ni comme un architecte, ni comme un artiste. A l’époque, celui-ci n’a pas encore créé Memphis. Il travaille essentiellement pour Olivetti, dont le patron charismatique, Adriano Olivetti, a un rôle social et culturel, en plus de celui de chef d’entreprise inspiré. Son architecte et lui sont pleinement d’accord : meubles et objets du lieu de travail doivent contribuer avant tout à créer un environnement humain, quitte à malmener un peu les règles du marketing. Les ordinateurs créés par Sottsass, sa petite machine à écrire « Valentine » (1969) toute rouge, sont présents au musée des Arts Décoratifs à Paris. Comme sa série de magnifiques meubles en lamifié Abet Print (le bureau « Nefertiti » en 1969 et les penderies 1966 et 1971), les vases en céramique « Yantra » 1970, ou la lampe au néon bleu ou jaune « Asteroide » 1968. Objets qui avaient été déjà présentés en 1972 à New York dans l’exposition du groupe-phare du design italien « Italy : The New Domestic Landscape ». N’empêche, en 1976, à Paris, le nom de Sottsass était encore si peu connu que le vernissage se déroula quasi… dans l’intimité (« Toute œuvre nouvelle est d’abord privée de public » disait Alain Robbe Grillet). Peu de journalistes présents. A l’époque, je travaillais à l’Express. J’écrivis donc l’un des rares articles, ce qui d’évidence nous rapprocha. Très vite après, et jusqu’à la mort d’Ettore, nous avons eu par hasard la même amie indienne à Madras, Prema Srinivasan. Comme d’autres artistes, il aimait beaucoup faire retraite chez elle, dans le respect total des traditions indiennes. Son hôtesse en sari y tient, les recettes de cuisine sont locales et les préceptes philosophiques suivis à la lettre. Est-ce là qu’il a appris à aimer le silence, une certaine lenteur de l’existence, la riche confrontation des cultures ?
Son autobiographie, seulement traduite en japonais (« Scritto di notte », éditions Adelphi) est ponctuée de mots qui font tous référence au tempo normal de la vie qui devrait selon lui s’écouler dans le calme : « piano piano, adagio, chissà, piu o meno, poco o poco… ». Lui qui avait été élevé à la montagne, lui qui, contre son gré, avait été embrigadé à la guerre sept ans durant, n’avait peur de rien si ce n’est de la violence, et des complications de l’existence. En Inde, Sottsass se sentait en paix. En tant que designer, il y appréciait notamment la rue bigarrée, l’audace crue des couleurs. Sheila, la fille de son amie Prema de Madras, avait installé à l’époque un atelier de teintures végétales. Sottsass aimait réfléchir sur les oranges et les roses, les turquoises et les jaunes qui provenaient des plantes, ainsi que sur les safrans et les herbes qui pimentaient les repas. Dans le petit catalogue de l’exposition de 1976 au musée des Arts Décoratifs, il raconte avoir poussé ses travaux le plus loin possible « pour mesurer à quel point les couleurs en elle-mêmes, mais aussi par leur juxtaposition ou par leur valeur sémantique, pouvaient être un moyen de libérer des énergies positives, des énergies vitales, voire thérapeutiques… ». Son livre de photos « Le regard nomade » (éditions Thames & Hudson), rassemble de nombreuses images d’architectures violemment colorées. Ces haltes indiennes, malgré la présence quotidienne – presque normale là-bas – de la mort, étaient un précieux contrepoint à sa vie de designer-star.

De plus en plus, il se posait des questions essentielles, existentielles, avant d’aborder le moindre projet. « Il s’agissait, écrivait-il dans le même catalogue, de prendre du recul afin de reconsidérer l’existence de la personne humaine, la réalité des solitudes, les besoins personnels de liberté, de conscience, de créativité, afin de parvenir tout doucement, si possible, à des sociétés conscientes et souples dans leur organisation. Ensuite, peut-être, pourrait-on aussi s’occuper d’architecture ». Son rôle : « instaurer une méthodologie du doute, de la souplesse, de la construction/destruction, de la gravité/ironie, de l’optimisme/pessimisme, de la forme/non forme etc. » A partir de ses années universitaires, puis pendant toute sa vie, Ettore Sottsass avait eu un professeur mentor, Spazzapan, qui lui avait inculqué un profond antifascisme. Et la rage de lire. Parmi les auteurs traduits en italien qu’il pouvait se procurer, il avait commencé par les russes, Tolstoi, Dostoievsky, Tourguieniev, Gogol, Pouchkine, puis il avait lu les auteurs français et allemands. Mais aussi Calderon et Lope de Vega. Il lui en était resté, comme il l’avouait lui-même « une curiosité spéciale pour la vie, pour la vie cosmique, une curiosité permanente pour tout… un enthousiasme de l’existence » (« Scritto di Notte » éditions Adelphi). Et devant les nouvelles échelles de valeurs, comme on dit, devant les énormes changements actuels, même lui, malgré lui, voulait être « continuellement en mouvement, tout savoir, tout connaître, tout prouver ». Ettore Sottsass n’était pas à une contradiction près.

Alice Morgaine

 

ETTORE SOTTSASS

His forefinger points towards infinity, and his calm gaze is also turned towards the stars. The portrait of Ettore Sottsass, chosen for what would have been the centenary of his birth in 2017, reminds us that the great Italian architect was always setting off for the unknown, always keen for the next take-off. He liked being in nature, and in other orbits. Whence the title of the solo show dedicated to him by the Milan Triennale (There is a Planet, 15 September 2017-11 March 2018). This title was chosen for Sottsass in 1990 for a project with the German publisher Wasmuth, which never saw the light of day—an exhibition and a book written by the artist himself. This project has been taken up by Electa who are publishing, in Italian and English, this book and the exhibition catalogue. Another book Perche morte non ci separi [Why Death Does Not Separate Us], published last April, has been written by Barbara Radice, Sottsass’s wife, a poet and philosopher, and the exhibition’s curator. Together with the set designers, Sottsass’s lifelong friend Michele de Lucchi, and Christoph Radl, they have attempted to produce a summary of the countless works produced by this humanist, too often reduced to his role as a creative person and a designer. The pieces selected for the 1200 square metres of the Milan Triennale differ considerably from those presented at the Vitra Museum in Well am Rhein in Germany (Ettore Sottsass Rebel & Poet, to 24 September 2017), and even from the very rich but probably less personal selection of furniture and objects presented by the Metropolitan in New York (Ettore Sottsass Design Radical, to 8 October 2017 at the Met Breuer) to mention just the two most recent shows. All this recognition and bustle underscores the fact that Ettore Sottsass is nowadays squarely included in the world history of architecture and design. Visitors attend auction sales in large numbers, and the prices of his works have been soaring since 1991, especially since the dispersal of Karl Lagerfeld’s magnificent Memphis collection by Sotheby’s in Monaco in that year.
It has not always been this way. In 1974, the International Design Center in Berlin, run by a very young visionary Swiss curator called François Burkhardt, held a demanding exhibition of a very little known designer called Sottsass. And thanks to François Mathey, the mythical director of the Museum of Decorative Arts at the time, he even managed to get it to “travel” (a loose translation of the current barbaric French term itinérer) as far as Paris . This was the first of the maestro’s exhibitions to have travelled like this. In June 1976, aged 59, and practically at the halfway stage of his life (he would die at the age of 90),
Sottsass was happily in love with Barbara Radice, whom he had met in Venice. He was pleased about that installation of his work in a large Paris museum, and about that escapade in a city he was fond of and had visited 20 years earlier during the 1937 World Fair. The couple put up in a small hotel, the Lenox, which had just opened in Saint-Germain-des-Prés. The owner took care of their morning coffee. At the museum, Burkhardt, who knew Ettore Sottsass well, introduced him neither as an architect, nor as an artist. At the time, Sottsass had not yet created Memphis. He was working essentially for Olivetti, whose charismatic boss, Adriano Olivetti, had a social and cultural role in addition to that of an inspired CEO. His architect and he were in complete agreement: the furniture and objects in the work place should help above all to create a human environment, even if that meant slightly infringing the rules of marketing. The computers created by Sottsass, and his small all-red “Valentine” typewriter (1969) were on view in the Museum of Decorative Arts in Paris. As were his Abet Print series of splendid furniture made of laminated wood (the “Nefertiti” desk in 1969 and the 1966 and 1971 closets), the ceramic “Yantra” vases on 1970, and the “Asteroid” blue and yellow neon light of 1968–all items which had already been shown in 1972 in New York in the exhibition of the flagship Italian design group, Italy: the New Domestic Landscape. For all this, in 1976 in Paris the name of Sottsass was still so little known that the opening was held almost… among close friends (“Any new work starts out without a public”, said Alain Robbe Grillet). There were few journalists there. I was working at L’Express at the time. So I wrote one of the rare articles about the show, which obviously drew us together. Very shortly thereafter—and until Ettore’s death—we had by chance the same Indian ladyfriend in Madras, Prema Srinivasan. Like other artists, Ettore was very fond of making a retreat in her home, with a total respect for Indian traditions. His sari-clad hostess played along, her kitchen recipes were local, and philosophical precepts were followed to the letter. Is that where he learnt to love silence, a certain slow pace in life, and the rich confrontation of cultures?

His autobiography, translated only into Japanese (Scritto da notte, Adelphi), is punctuated by words that make reference to the normal tempo of life which, in his view, should take place in a calm spirit: “piano piano, adagio, chissà, piu o meno, poco a poco…”. He who had been brought up in the mountains, he who, against his will, had been dragooned into the war for seven years, was afraid of nothing, except violence, and the complications of life. In India, Sottsass felt at peace. In that land, as a designer, he appreciated the brightly coloured streets, and the raw daring of colours. At the time, Sheila, the daughter of his ladyfriend Prema of Madras, had set up a workshop producing plant dyes. Sottsass liked thinking about the oranges and pinks, turquoises and yellows which came from plants, as well as the saffrons and herbs which spiced his meals. In the slim catalogue of the 1976 show at the Museum of Decorative Arts, he told how he had pushed his works as far as he possibly could “to measure to what degree colours in themselves, but also through their juxtaposition and their semantic value, could be a means of freeing positive, vital and even therapeutic energy…”. His book of photos The Roving Eye (Thames & Hudson) brings together lots of violently coloured architectural images. Despite the everyday presence of death—something almost normal in India—those stays in that country provided a valuable counterpoint to his life as a star designer.

He increasingly raised essential, existential questions, before broaching the smallest of projects. In that same catalogue he wrote: “It was a matter of stepping back in order to reconsider the existence of the human person, the reality of solitude, the personal needs of freedom, consciousness and creativity, so as to arrive at societies that are conscious and flexible in their organization, very gently if possible. Then perhaps one might also become involved with architecture”. His role was “to introduce a methodology of doubt, suppleness, construction/destruction, solemnity/irony, optimism/pessimism, form/non-form, etc.” In his university years, and then throughout his life, Ettore Sottsass had a professor-cum-mentor, Spazzapan, who had steeped him in a deep-seated anti-fascism. And a fierce need to read. Among the authors translated into Italian whom he could come by, he had started with the Russians, Tolstoy, Dostoyevsky, Turgenev, Gogol, Pushkin. Then he had read the French and German authors. But also Calderon and Lope de Vega. As he himself admitted, he had kept a “special curiosity for life, for cosmic life, a permanent curiosity for everything… an enthusiasm about existence” (Scritto da Notte). And faced with new scales of values, as people put it, and huge current changes, even he, despite himself, wanted to be “continually in motion, knowing everything, and experiencing everything”. Ettore Sottsass was not without his contradictions.

Alice Morgaine